Dossier de presse 1981 Les années Wondeur Brass

La Presse, Montréal, samedi 30 mai 1981
Pierre Foglia Les  » girls in the band « .
-Allez donc dire d’un show qu’il est ordinaire, quand, autour de vous, les gens n’ont pas arrêté de crier bravo, extraordinaire, whâo et au boutte!…
Et allez donc dire d’un show donné par neuf filles qu’il est ordinaire, quand voue êtes un gars. Un gars pas plus macho qu’un autre, mais pas moins non plus.
Imaginez, neuf filles qui jouent des cuivres, trois saxophones, deux trompettes, un trombonne, une basse à piston, batterie et piano…d’où le nom du groupe, une belle trouvaille :
 » Le Wondeur Brass « .
Neuf filles, féministes, évidemment. Allez donc dire après cela que vous aimez mieux les gros nègres qui jouent de la trompette…Vous pouvez toujours le dire, mais je ne vous conseille pas de le crier trop fort pendant ou après le show que donne le Wondeur-Brass au bar des  » Clochards Célestes « .
Vous ne connaissez peut-être pas encore le  » Wondeur-Brass « , mais vous allez en entendre parler. Je ne suis pas inquiet là-dessus. Attendez un peu que la critique officielle s’en mêle…
Elle va vous en parler autant que de  » Montréal Transport Ltée « , et probablement dans les mêmes termes :  » Le spectacle de l’année, bravo, extraordinaire, whâo, au boutte! « … Et le public de suivre, bien sûr.
Il n’y a pas loin de la complicité à la complaisance. Si bien que cela en devient agaçant, si bien que lorsque je suis allé voir  » Montréal Transport « , ma réaction a été :  » Ce n’est pas si bon que ça!  » Si le public avait été moins à plat ventre, moins prêt à se rouler à terre, j’aurais probablement dit :  » Tiens, ce n’est pas mal… le côté fanfare de la rue Duluth est tannant, mais il y a de beaux moments de folie « .
Militante, la complaisance du public de  » Wondeur-Brass  » est encore plus fatigante. Si c’était neuf gars au lieu de neuf filles, je n’hésiterais pas une seconde, je dirais que des brass, c’est fait pour reluire, pour résonner, pas pour piailler, pas pour couiner. Je dirais que la batterie n’a pas plus d’imagination et de registre que le troisième tambour de l’orphéon de Côte-à-Pic, je dirais aussi que c’est le piano qui tient le mieux son beat, ce qui est tout de même original dans un orchestre de cuivre…
C’est ce que je dirais si c’était un orchestre de gars. Mais ce sont des filles…qu’est-ce que je suis censé dire? Que ce n’est pas si mauvais parce que ce sont des filles?… Le pire c’est qu’il y avait beaucoup de ça dans le délire du public :  » Aie, c’est bon POUR DES FILLES!  »
Ce serait sans doute plus intelligent de rappeler que ça fait pas longtemps que les filles ont accès à la musique. À la musique rock en particulier. Et à ce niveau culturel, politique si on le veut, le show de Wondeur-Brass est un événement subversif. Va pour la subversion, mais ce dont je parle en ce moment c’est la manière de la mettre en musique…
En musique et en paroles. Parce que  » Wondeur-Brass « , tout comme  » Montréal Transport  » occupent la scène en mêlant musique et théâtre. Ce qui fait capoter bien du monde, dont certains critiques, qui sont allés jusqu’à parler d’un  » nouveau genre de show « … C’est drôle, moi je trouverais ça plutôt rétro. Le genre était nouveau il y a exactement dix ans, quand le Grand Cirque Ordinaire jouait  » T’est pas tannée Jeanne D’arc  » et plus tard  » l’Opéra des pauvres « … je ne voudrais pas faire de peine à personne, mais à côté des productions du Grand Cirque, les deux shows dont je parle Aujourd’hui sont bien pâles…
Mais je reviens à mon propos du début. Comment dire d’un show qu’il est ordinaire, quand c’est le délire dans la salle? J’ai beau chercher, je ne vois qu’une façon de la dire : la scène montréalaise est si vide depuis quelques années que l’écho renvoi à l’infini le plaisir du premier toton qui part à rire.

 

Liaison St-Louis, Montréal, 6 Juin 1981 Par Denise Beaupré,
 » Anna Thème et Constance Urbaine « 
Les neuf femmes de Wondeur Brass sont entrées dans un territoire habituellement réservé en majorité aux hommes : la musique.
Elles y sont entrées, avec force mais sans violence, avec amour mais sans rapport de force ni séduction. Elles m’ont dit êtres désabusées mais heureuses et j’ai compris qu’il est devenu urgent pour les femmes de perdre les illusions entretenues par le modèle féminin traditionnel pour réapprendre quotidiennement à être femmes et heureuses.

Les Wondeur Brass ont déjà présenté  » Anna Thème et Constance Urbaine  » au mois de mai à la Polonaise, au Café Campus et aux Clochards Célestes et elles se présenteront les 8 et 9 juin dans le cadre de l’événement Cabaret Éphémère organisé par Montréal Transport Ltée à la Polonaise. Elles y joueront d’ailleurs les trois premières semaines de juin. Wondeur Brass présentera également  » Anna Thème et Constance Urbaine  » le 24 juin au parc Champlain (en dessous du Pont Jacques Cartier).Il s’agit, transposé en musique et en théâtre, d’un collage de situations vécues par des femmes et qui évoque certaines agressions mais surtout qui fabrique une imagerie poétique de la vie quotidienne des femmes.  » Nous sommes des bêtes sauvages que rien n’intéressent « . Elles font de la musique de reptiles.  » Mon corps érotisé par le métal « . Elles font de la musique de ville. Elles sont toutes des femmes du Parc Belmont, la femme cracheuse de feu, la femme liseuse de bonne aventure, la femme à barbe, la femme acrobate, la femme coupée en deux. « J’aime mieux être une rebelle que d’être un robot « . Elles vivent au féminin la dualité du jour et de la nuit, de la ville et du sidéral, de l’animalité et du culturel, des hommes et des femmes. Elles savent pourtant qu’il y a des mots qui n’ont pas cette dualité, des mots jamais employés au masculin et qui sont autant de préjugé vis-à-vis les femmes : hystérique, nymphomane. Elles savent aussi que le public qui les voit se demande si elles sont lesbiennes. Parce que là aussi il y a le préjugé des femmes rivales entre elles et que lorsque s’embrassent et se touchent le cliché dit que ce sont des lesbiennes.
Mais là faut pas entrer dans le jeu des étiquettes sexuelles : c’est au public à se défaire de ses préjugés et cesser de voir la sexualité comme un énigme aux réponses toutes faites d’avance. Les Wondeur Brass ne parlent pas des hommes dans leur spectacle, non pas qu’elles veuillent les ignorer ou les exclure, mais simplement elles ont autre chose à dire sur ce qu’elles vivent. Et ce qu’elles vivent est leur autonomie de femmes et de musiciennes engagées dans la création pour inventer un langage et une musique de femmes, des lieux de l’imagination où
les femmes s’amusent et refusent d’entrer dans les images stéréotypées de la femme fatale, de la femme jalouse ou de la femme soumise. Il y a tellement d’autres dimensions à la féminité qu’il s’agit de découvrir en se débarrassant des peurs et de la culpabilité de ne pas être normale. Voir les Wondeur Brass sur scène impose, par cette recherche du plaisir d’être femmes, l ‘éveil d’une conscience du corps et de l’imaginaire qui l’habite. Elles sensibilisent par leur présence, avec humour et joie, sans se donner un rôle d ‘éduquer qui que ce soit.

Voir des femmes jouer du saxophone et de la batterie brise les conventions de l’érotisme phallique attribué à ces instruments et la gestualité féminine crée un nouvel érotisme en musique.
Les Wondeur Brass introduisent le corps des femmes dans la musique et leur vécu devient matière à création. D’être un groupe de femmes leur donne une approche en musique différente de celle d’un groupe d’hommes, et un résultat différent aussi. Elles disent que leur travail ensemble est plus émotif, qu’il y a une tension  » dynamique  » qui fait que même si leurs discussions amènent des contradictions cela débouche à une entente et les fait avancer. Elles travaillent ensemble depuis novembre, sont toutes des voisines, écrivent la musique et les textes en collectif ou prenne la toune de quelqu’une et font les arrangements ensemble. Ce sont des amies femmes qui travaillent à la mise en scène, au son et à l’éclairage. Elle ont changé le mot  » attends  » symbole de la censure camouflé sous des airs de prudence, par les mots  » à temps  » pleins d’aventure et de liberté.  » Allons nous perdre ailleurs, en flèche conmme des chevalles cavallantes « .

 

Le devoir, lundi 22 juin 1981, Arts et spectacles
Par Nathalie Pétrowski


Wondeur Brass, Attention les gars, elles ne plaisantent pas.

L’autre soir au Club Montréal, on présentait à grand renfort de publicité le groupe Girlschool, qui ont décidé après plusieurs siècles d’asservissement de s’adonner à la musique rock et d’adopter, pour le faire, la ligne dure du métal. Il n’y avait pas foule mais il y avait suffisamment de décibels pour réchauffer l’atmosphère et donner raison à ces quatre filles dans le vent qui militent avec leur guitare. Quelque chose cependant clochait dans le tableau. Dans le vacarme infernal du métal hurlant, les filles empruntaient des poses viriles et agressives, se prenant au jeu de domination de leurs oppresseurs. Parrainées par la compagnie de disque Warner Bros,. elles ne faisaient au bout du compte que récupérer la conscience féministe sans un instant chercher à transcender leur propre sensibilité.
A quelques coins de rue plus loin, au Transit, Wondeur Brass offrait une autre version des choses. Ce collectif de neuf musiciennes, issues de groupes comme Arcenson, Fanfarlouche et Mona Lisa, qui prétendent avoir le corps érotisé par le métal, est en quelque sorte la suite féminine de Montréal Transport. Les bébés de la rue Duluth insolite continuent à fleurir :
dans le désert post-électoral, la marginalité bohémienne semble être la seule avenue possible pour le renouveau de l’imagination locale.
Juchées sur des caisses de bois, les lèvres collées aux parois de cuivres jaunes sur lesquels on a oublié de passer le Pledge, Wondeur brass joue au féminin. Attention les gars, elles ne plaisantent pas! Au départ, on ne sait pas trop comment les aborder. Devant leurs faces de carême que pas le moindre sourire ne vient perturber, on se demande si on est invité au party ou pas. Leur paranoïa extrême, leur sentiment tragique de la vie, leur manque d’humour, leurs airs éplorés, leurs grandes déclarations philosophiques sur le monde qui court à sa perte et sur les restaurants grecs qui polluent la rue Duluth n’aident pas toujours à avaler la pilule. Leur musique de cirque maganée fait penser à du sous-Carla Bley dont elles auraient égaré les partitions musicales dans la machine à laver.
Subversives, elles le sont finalement malgré elle. Car dans le brouillon de leur interprétation, elles nous offrent un exercice de sabotage de la musique dite classique et conventionnelle. Leur absence de technique  » patriarcale  » vient confirmer les préjugés que nous pouvons entretenir à l’endroit de ce que la musique doit être ou ne doit pas être. Il est vrai que sous le désordre musical d’une Carla Bley se cache une compositrice qui sait ce qu’elle fait et ce qu’elle veut. Devant elle, 10 musiciens viriles et virtuoses travaillent dur à pousser la musique jusqu’au bout d’elle-même. Les filles de Wondeur Brass opèrent dans une ligne différente. Elles n’ont pas d’hommes à leur disposition et n’en veulent surtout pas. Elles préfèrent pratiquer la guérilla, jouer tout croche mais jouer à fond en s’inventant des airs et des délires du Parc Belmont
Leur démarche n’est pas au point; on sent vite que leur expérience de la scène est limitée. Elles sont encore mal à l’aise, gênées et gênantes. On aurait envie un instant qu’elles descendent un peu de leur nuage noir d’amazones rancunières, qu’elles soient moins éthérées et cérébro-vaginales, plus humaines, plus présentes, qu’elles laissent dépasser un peu de leur âme, pour rire ou pour crier.
Elles ont le temps même si certains allumeurs de rumeurs et de réverbères ont déjà réglé leur cas. Leur évolution ne manquera pas d’être intéressante. Il leur faudra choisir entre le militantisme dur et la communication plus douce, entre le désordre musical et l’anarchie contrôlée, entre la scène et le sauna. Pire encore, il leur faudra continuer et nous prouver qu’elles ne plaisantent pas.

 


La Vie en rose, septembre octobre novembre 1981
Par Hélène Pedneault
Plutôt être une rebelle qu’un robot
WONDEUR BRASS
La fête de la librairie des femmes, qui célébrait en octobre 80 son cinquième anniversaire, aura été l’occasion-prétexte pour les neuf femmes de la future Wondeur Brass de jouer sur la même scène, celle de la salle Polonaise.
Des femmes appartenant à différents groupes de musique, de théâtre déjà dissout ou en voie de l’être, prêtèrent main forte à cette fête bénéfice. Cette complicité d’un soir rendait évidente les convergences tant musicales qu’idéologiques et aiguisait l’envie de se regrouper d’une façon plus formelle.
Elle en eurent l’occasion au mois de novembre suivant à la salle Saint-Edouard pour une autre fête bénéfice. La formation telle que nous la connaissons aujourd’hui était née.
En décembre, elles créent un nouveau répertoire, écrivent leur propre musique. C’est également une période difficile : les différences (il y en a neuf) ressortent, les desseins ne sont pas clairs, l’équilibre reste encore à trouver.
En janvier elles font un démo avec  » L’Hôtel Central  » et Les Ailes d’Angèle  » et demandent une subvention au Ministère des Affaires Culturelles qui leur sera refusée. Mais cette demande de soumission les oblige à préciser leurs intentions et à se trouver un nom. Elles s’entendent sur deux points : fusionner théâtre et musique dans un même show et le nom de la Wondeur Brass remporte la  » palme de cuivre « .
Désormais le groupe se concentre sur ce nom et l’allure électrique, jazzée, qu ‘il leur prête. Être à la hauteur, abandonner le son fanfare, les valses, foncer, s’éclater, se risquer.
UNE MUSIQUE NOUVELLE
Elles jouent naturellement et d’une façon presque instinctive, ne s’occupant pas de règles et de l’éthique de la Sainte Musique, découvrant en jouant les possibilités de leurs instruments.
Le résultat est d’ailleurs étonnant. Leur musique tout en puisant dans la vitalité de la fanfare et la richesse du folklore, aborde les frontières du jazz. Une fois dépassé le stade de l’apprivoisement elles trouveront peut-être des choses qui, sur le plan musical, n’ont encore jamais été faites. Car leur pureté est une garantie de liberté. Et la liberté, en plus d’être une porte ouverte sur la création, n’est-elle pas l’essence même du jazz?
UNE SYMBOLE
L’engouement du public pour la Wondeur Brass (valable aussi pour Montréal Transport Limitée et autres manifestations du même genre) n’est pas surprenant. Les marginaux de toutes sortes, composant la majorité de ce public minoritaire, tarouvent enfin un écho. Publiquement et directement. Ca le fait de passer par des circuits parallèles (fêtes bénéfices etc.) élimine le sablage, le délayage, les compromis qui rendent les plus belles choses insignifiantes et insipides.
Dans le cas spécifique de la Wondeur Brass, le fait qu’il s’agisse de neuf femmes n’est pas étranger à leur réussite. S ‘il s’en trouve quelques-uns pour trouver la chose  » exotique  » et amusante, la majorité des femmes qui compose ce public y voient  » une symbole « . C’est là l’explication de cette chaleureuse complicité qui se dégage pendant leurs spectacles.
D’emblée elles annoncent leur volonté de détruire  » la systématique patriarcale  » et, pour ce faire, chantent-elles,  » leur égoïsme fondamental ne peut leur être fatal « . Des femmes,  » tannées d’être gênées « , décident de dire ce qui a rarement été dit, osent reprendre ce qu’on leur avait volé : leur langage, leur musique, leurs envies, leurs  » affaires « .
Et pour peu que leurs affaires soient aussi les vôtres, vous sentirez comme moi
à les entendre et à les voir, un grand soulagement.

Affiches et photos

 

 

 

 

 

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